CONNAISSANCES POUR LE DEVELOPPEMENT

Semestriel N°005    

ISSN : 0796-692X

L’habitat urbain burkinabè et son évolution : formes, caractéristiques et incidences   {id_article}   par Dr Ali SANGARE

Résumé :

L’une des caractéristiques essentielles de la ville burkinabè est sa dualisation socio-spatiale fondée sur le développement de l’habitat urbain. Ce modèle de configuration spatiale est observé selon les stratégies et les lieux de résidence des populations, et s’accentue au fil des ans. Le développement de l’habitat urbain se traduit par des rapports de forces socioéconomiques au sein d’un espace donné mais aussi entre différents espaces.

L’objectif de cette étude est de dégager ce modèle de configuration spatiale afin de mieux cerner ses incidences sur les villes burkinabè.
Pour ce faire, l’étude fait ressortir, en fonction des types d’habitats et des espaces, les caractéristiques des formes des différentes habitations urbaines. Elle démontre aussi que les conditions d’habitats sont révélatrices des inégalités sociales et influent sur le niveau des services urbains des quartiers (assainissement, approvisionnement en eau, éclairage…). Ainsi, au regard de cette polarisation sociale et spatiale croissante, un équilibrage de la composition sociale des différents espaces urbains est nécessaire et doit inéluctablement passer par une analyse approfondie de la question de paupérisation des populations urbaines.

Mots-clés :

Habitat urbain, aspect morphologique, incidence, ségrégation urbaine, équilibrage de la composition sociale, Burkina Faso.

Abstract :

One of the essential characteristics of the cities in Burkina Faso, is its sociospatial duality based on urban housing development. The strategies the populations’ homes determine this spatial configuration model that is increasing over the years. This urban housing development is reflected in socio-economic power relations within a given area or between different areas.
This survey aims at identifying this spatial configuration model to better understand its impacts on the cities in Burkina Faso.
To do this, the survey highlights the characteristics of the different urban housing forms through of the type of housing and areas. It also shows that housing conditions reveal social inequalities and impact on the quality of urban facilities at neighbourhoods level (sanitation, water supply, lighting…). So, considering this increasing social and spatial polarization, balancing the social composition of the different urban areas is necessary. This balancing must absolutely go through an analysis of the issue of poverty among townsfolk.

Table des matières

Key words :

Urban housing, morphological aspects, effects, urban segregation, balancing the social composition, Burkina Faso.

Introduction

L’habitat est l’ensemble des conditions, des caractéristiques physiques et économiques relatives à l’habitation. Il est composé de logement, d’équipements et d’infrastructures d’accompagnement. Au Burkina Faso, l’habitat a subi ces dernières décennies de grandes mutations se caractérisant par de nouvelles manières d’habiter, que ce soit dans l’espace domestique ou celui du voisinage. Ces modifications qui sont plus perceptibles en milieu urbain se traduisent par des représentations et des nouvelles conceptions que l’habitant a de son cadre de vie. Cette évolution est également l’œuvre des pouvoirs publics à travers l’incitation à de nouvelles formes de construction ou la fixation des réglementations urbanistiques. Les manifestations de cet habitat urbain burkinabè consistent en la modification des formes d’habitat traditionnel et semi-urbain ou en leur disparition au profit de nouvelles formes qui apparaissent comme un symbole de modernisme et de progrès. Cette évolution de l’habitat urbain peut s’expliquer par la surpopulation, par l’élévation des niveaux de vie et par l’influence de modes d’habiter des occidentaux.
Ainsi, les villes burkinabè et principalement les grands centres urbains connaissent actuellement une profonde métamorphose, dont on ne mesure pas encore pleinement toutes les conséquences. Lieux de brassage d’individus de cultures et de milieux différents, les villes burkinabè, à l’instar d’ailleurs des villes africaines, sont également les lieux où s’accentuent les inégalités socioéconomiques et spatiales. S’agit-il d’une crise de modèles d’urbanisation due à des difficultés de maîtrise de l’expansion urbaine ou d’un modèle classique de développement urbain ? En tous les cas, nous assistons dans les villes burkinabè à l’émergence d’une certaine civilisation urbaine basée sur de nouveaux rapports sociaux à l’espace et sur une polarisation sociale et spatiale croissante.

L’objectif de la présente étude est de se pencher sur la dualisation socio-spatiale fondée sur le développement des différentes formes d’habitation et sur les caractéristiques des modes d’habiter en milieu urbain. Ce qui permettra de mieux appréhender les incidences sociales et urbanistiques de l’évolution de ces formes d’habitation urbaine et de contribuer ainsi à une meilleure définition des politiques d’aménagement et d’urbanisme des villes. Ces différentes analyses portent sur les villes de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso qui constituent les deux (2) principales villes du pays.

L’étude s’appuie sur des recherches documentaires d’une part, et sur des techniques d’observation directe libre et d’entretiens semi-directifs d’autre part.
Les recherches documentaires sont essentiellement axées sur le développement de l’habitat urbain au Burkina Faso et dans les villes africaines. Au Burkina Faso, les études qui traitent de l’habitat urbain et de ses aspects morphologiques sont souvent générales (c’est le cas des données des recensements généraux de la population et de l’habitation). Très peu d’écrits portent sur l’étude typologique et morphologique des logements urbains dans une approche sociologique ou socio-anthropologique, encore moins sur les incidences sociales et urbanistiques du développement de l’habitat urbain. Si les études urbaines concernaient les questions d’aménagement dans les années 1980 et 1990, elles se focalisent timidement aujourd’hui sur l’habitat urbain. Or à l’interface entre le politique, le spatial et le sociétal, l’habitat urbain se présente comme un paramètre pertinent pour cerner le phénomène de paupérisation des populations des villes burkinabè. Le présent article aborde donc cet aspect peu étudié des habitats urbains burkinabè et fait une analyse des incidences sociales et urbanistiques de leur développement.

Quant aux entretiens, ils ont été effectués auprès d’une vingtaine de ménages propriétaires de logements (propriétaire ou parents de propriétaire de logement). Ces entretiens portent sur divers aspects de l’habitat que sont : le statut du propriétaire, les éléments de confort, le mode d’utilisation, le nombre de pièces du logement et la densité. Ces entretiens axés essentiellement sur les tissus types, s’intéressent aussi à certains aspects extérieurs des habitats qui seraient difficilement perçus dans le cadre de l’enquête par observation directe. Cependant, il faut noter que la réalisation des entretiens a été émaillée de beaucoup de difficultés. Ces difficultés se traduisent par des réticences de plusieurs enquêtés et plus particulièrement des propriétaires de logements, à fournir des informations sur leurs maisons, et cela en dépit des explications fournies sur la pertinence et l’importance de l’enquête. Ces propriétaires de logements ont été peu loquaces et ont trouvé que cette enquête cherchait à découvrir leur intimité.

Le dépouillement de ces entretiens a consisté à coder les informations recueillies à travers l’indexage des passages importants sous des mots-clés. Un mot-clé est un module qui a été, par la suite, organisé en différentes parties de l’étude, en fonction de la problématique de départ.

Pour ce qui est de la technique de l’observation directe libre, celle-ci a été utilisée pour rendre compte des aspects morphologiques des bâtiments. Elle a permis de délimiter le champ d’étude qui a concerné, non pas les édifices urbains en général, mais l’habitation et les conditions de vie relatives à celle-ci. Ainsi, nous nous sommes intéressés à l’habitat urbain en fonction des types de quartiers qui composent la ville. Cette approche a conduit à l’élaboration d’un plan raisonné
d’observation articulé autour des points suivants :

  • Les types d’habitat urbain en fonction des espaces ;
  • Les formes et les caractéristiques des formes d’habitat urbain ;
  • Les conditions de vie (assainissement, eau, hygiène, équipement d’électricité, etc.).

A partir des notes détaillées prises, les séquences observées ont été transformées sur des fiches en données écrites qui ont été dépouillées et traitées.
Ainsi, la méthodologie adoptée combine à la fois approches descriptive et analytique de la réalité socio-spatiale des grands centres urbains burkinabè.

Table des matières

1- Un modèle urbain fondé sur une dualisation spatiale

A l’instar de la plupart des métropoles d’Afrique francophone, les villes burkinabè sont des émanations de la période coloniale . En effet, la ville burkinabè repose sur un modèle dual, ségrégatif, qui était pensé en termes de relations de dépendance entre un centre moderne où étaient localisés les colons, et la ville autochtone où prévalaient des modes d’organisation communautaire issus du monde rural. Ce modèle dual s’est complexifié dans les années 1960, à partir de l’indépendance, sans que l’on ait constaté pour autant sa remise en cause. Certains quartiers des autochtones de l’ère coloniale vont être intégrés dans le périmètre urbain moderne, ce qui favorise leur accès aux services urbains de base (eau, électricité), sans nécessairement résoudre les difficiles conditions de vie de ces populations résidantes.

Mais les problèmes sont relégués plus loin, à la périphérie, où l’habitat précaire se développe au fil des ans du fait de l’explosion démographique et du phénomène d’urbanisation accélérée. L’habitat de cette périphérie est qualifiée d’illégale, en référence au droit moderne, bien que l’occupation de ces terrains soit le plus souvent légitimée par le « droit coutumier ». Phénomène marginal au départ dans la plupart des métropoles africaines, ce mode « naturel » de croissance urbaine a eu tendance dans ses dernières décennies à devenir le modèle dominant du développement des villes du fait de l’insuffisance de moyens de maîtrise de l’urbanisation. Pour ce qui est des villes burkinabè, ces quartiers étaient en majorité occupés par des migrants ruraux qui ont acquis à bas prix des parcelles auprès de chefs de terre, détenteurs de terrains régis par le droit coutumier, d’où une légitimation de l’occupation du sol, même s’ils ne disposent pas de titre de propriété. La carence en infrastructures caractérise ces espaces, d’où une corrélation entre le statut foncier et l’accès aux services. La ville burkinabè est en effet une mosaïque de logiques foncières.
La dualisation de l’espace urbain se maintient jusqu’au début des années 1980. Sur le plan de l’organisation spatiale, ce n’est plus la ségrégation entre zone résidentielle et zone traditionnelle, mais une juxtaposition de divers modèles aux formes d’organisation spatiale caractéristiques des villes occidentales et typiquement burkinabè (modèles urbain, semi-urbain et traditionnel rural), à savoir une dichotomie entre quartiers lotis et quartiers non lotis, entre « ville légale » et « ville illégale ». Depuis cette période, les villes ont bénéficié d’investissements considérables notamment dans le domaine de l’aménagement à travers la mise en œuvre de grands programmes et projets de développement, et cela dans le but de mieux maîtriser l’expansion urbaine et de réduire ainsi ce phénomène de ségrégations sociale et spatiale.

Une fois encore, le marquage spatial semble plus important que par le passé. Divers modèles urbains dominent l’organisation physique des villes. Ces modèles sont fondés sur l’articulation entre d’un coté habitat moderne dont l’aspect visible est le signe de richesse d’une catégorie de population aisée et de mobilisation excessive de capitaux, et de l’autre coté habitat précaire inspiré de modèle semi-urbain et traditionnel rural aussi bien dans les zones loties que dans les zones non loties. D’une manière générale, l’horizontalité domine. En lieu et place de la vision hiérarchisée et centrée de la puissance coloniale, se développent d’autres modèles urbains composites et polymorphes résultant de la cohabitation de populations dont les capacités économiques et les modes de vie sont totalement différents les uns aux autres.

La symbolique urbaine burkinabè se traduit donc par des types de construction à l’aspect diversifié marquée par la division sociale de l’espace et parfois en adéquation avec la vision politique dominante.

Table des matières

2- De l’habitat traditionnel à l’habitat typiquement urbain

Au Burkina Faso comme dans certaines villes de l’Afrique de l’Ouest (Abidjan, Bamako…), la concession est l’expression la plus fréquente pour désigner l’habitation. La conception de la concession a évolué dans le temps. Né de l’expansion coloniale française, le mot concession est considéré comme un terme qui a acquis une polysémie et prend actuellement le sens d’unité spatiale d’habitation, ou parcelle ou encore lot comme le préfèrent appeler les aménageurs, conformément aux règles de leur langage. En milieu urbain, l’espace habité a évolué vers d’autres types d’agencement des constructions, essentiellement sous forme quadrangulaire. En milieu rural, l’habitat traditionnel, très varié, caractérisant chaque région et ethnie du Burkina, a également subi des changements, mais de manière moins marquée dans les villes. C’est dans les zones rurales que l’on peut rencontrer quelques habitations traditionnelles qui n’ont pas subi de modifications profondes et qui ont su garder leurs formes et leurs techniques anciennes. On peut citer les habitations en forme de dôme ou de tente au nord du Burkina Faso, ou celles qui sont de forme circulaire et à toiture conique en paille au niveau du centre, ou encore les formes orthogonales avec les toitures planes faites de mélanges de terre et de bouse de vache, dans la partie sud et ouest du pays.

L’évolution de l’espace habité est surtout visible en milieu urbain qu’en milieu rural. Elle s’explique par le morcellement de la concession dû à l’accroissement démographique. En effet, au fur et à mesure que le nombre de personnes dans le ménage augmente, l’espace bâti se densifie par construction de pièces adjacentes ou de nouveaux bâtiments formant ainsi des groupements d’habitation. Ce type de groupement ou de division interne de l’habitat a une incidence sur la concession urbaine dont l’espace libre se réduit considérablement. Une autre raison de cette évolution est l’amélioration des conditions de vie des ménages : les populations disposant de moyens construisent des habitations qui leur conviennent en fonction des besoins familiaux et de leur préférence. En outre, elle est le fait des opérations d’aménagement urbain telles que les lotissements qui interdisent l’extension spatiale in situ des communautés comme cela se fait en milieu rural où l’absence de réglementation urbanistique autorise un accroissement de l’habitat. Aussi, dans les politiques de l’habitat, des types de logements sont proposés aux populations et qui n’ont rien à voir avec l’habitat traditionnel. Ainsi, c’est l’organisation d’ensemble de l’espace urbain qui est ici concernée par cette évolution, car les populations doivent construire des habitations en fonction des normes d’aménagement et d’urbanisme.
Dans les villes burkinabè, les formes spatiales actuelles ont entraîné la disparition progressive de l’habitat traditionnel en forme circulaire (les cases) ainsi que des matériaux traditionnellement utilisés comme les toits de paille. Quand l’habitat traditionnel est de forme rectangulaire, comme le cas de l’habitat bobo ou lobi appelé soukala, le changement se situe au niveau des matériaux utilisés : on constate de plus en plus l’apparition des tôles ondulées et des briques en ciment en lieu et place des toits en terre battue et des briques en banco. Cependant, depuis les années 1980, l’utilisation des matériaux locaux (notamment les briques en terre pressée…) dans la construction de bâtiment a fait l’objet de grandes manœuvres de réhabilitation. Des chercheurs et techniciens ont mis à jour des anciennes techniques à travers la valorisation de matériaux traditionnels. Ce qui a conduit à l’époque, à la création par le ministère en charge des travaux publics, de l’habitat et de l’urbanisme, du projet dit « LOCOMAT » dont l’un des objectifs principaux était de collecter et exploiter les informations sur les matériaux locaux et leur mise en œuvre. L’utilisation des matériaux locaux a mis en évidence des avantages incontestables sur l’économie et le confort des constructions sans altérer leur qualité mécanique ou leur durabilité. Mais très peu de gens utilisent aujourd’hui ces matériaux locaux améliorés à cause de l’insuffisance d’informations à ce sujet, notamment sur sa qualité et sur les opportunités qu’ils peuvent offrir. Les entretiens réalisés montrent que la grande majorité (4/5) des enquêtés interrogés sur ce sujet dit n’avoir aucune connaissance sur ces matériaux locaux. Ceux qui disent connaître ces matériaux doutent de leur qualité et trouvent aussi qu’ils sont chers.

En milieu urbain et principalement dans les grandes villes, les exigences de confort se sont accrues avec l’amélioration des revenus, mais aussi du fait des nuisances (comme le bruit, la pollution, la poussière) et des fortes pluies. Ce qui a entraîné, non seulement l’introduction dans les constructions, des techniques nouvelles d’étanchéité et d’isolation (thermique et phonique), mais aussi l’utilisation de matériaux tels que la tôle ondulée, le ciment, les métaux, le parpaing, facilitant ainsi les constructions de bâtiments à étage.

Cette évolution a pour objectif de mieux intégrer les sociétés humaines dans leur environnement naturel. Mais il faut reconnaître que dans le passé, certains groupes sociaux avaient su adapter leurs habitations à leur milieu naturel. En témoignent les « soukala » lobi dont les terrasses au niveau des toitures permettent de dormir en plein air durant les nuits les plus chaudes précédant l’hivernage, ou encore l’habitat bobo avec son ouverture sur le toit rendant possible l’ensoleillement et une bonne aération de l’intérieur de la maison. De plus, quel qu’en soit le type d’habitat traditionnel burkinabè, les parties intérieures sont toujours rafraichies du fait des matériaux utilisés, ce qui donne donc des conditions agréables de vie et de bien-être dans les logements.

Aujourd’hui, les constructions sont toujours en rapport avec la modernisation et sont très coûteuses lorsqu’elles s’adaptent au milieu naturel : isolation thermique et phonique, utilisation de climatiseur ou de ventilateur… Aussi, les traits culturels qui caractérisaient l’habitat traditionnel sont quasi-inexistants dans l’habitat moderne actuel dont l’originalité se rapporte aux techniques et aux gouts contemporains. Les habitations traditionnelles en milieu urbain sont très peu nombreuses. S’il en existe, ce sont, soit les habitations traditionnelles construites il y a très longtemps et qui ont été sauvegardées (le cas des maisons du quartier Dioulassoba à Bobo-Dioulasso), soit les habitations conçues avec des matériaux modernes (ciment, isolation thermique et phonique…), mais conservant les formes architecturales anciennes. Il y a également les édifices de type architectural soudanais construits sous l’ère coloniale, que l’on rencontre surtout à l’ouest du Burkina Faso et dont la majorité a été réhabilitée (du fait de l’usure) avec des matériaux plus modernes. Mais à ce sujet, la plupart de ces constructions en style soudanais sont des services et non des résidences (c’est le cas de la gare ferroviaire et du palais de justice de Bobo-Dioulasso).

L’habitat urbain au Burkina Faso, dans toutes ses formes, est quasi-horizontal. Peu de bâtiments à étage existent dans les villes burkinabè. Cependant bien que les burkinabè restent très attachés au modèle de maison (logement sans étage) avec une cour , ils commencent à s’intéresser, de plus en plus, aux constructions à étage. Mais ces constructions concernent surtout les lieux de travail tels que les bureaux et les établissements commerciaux.

Ce qu’il faut donc retenir de l’évolution de l’habitat urbain au Burkina Faso, c’est que chaque forme d’habitat, traditionnelle comme moderne, constitue une réponse à un réseau complexe de données sociologiques, socioculturelles et économiques. Ces formes s’inscrivent dans un processus particulier d’organisation de l’espace suivant les temps. Les formes traditionnelles de l’habitat ont été façonnées au fil des générations et se sont toujours modifiées non pas toujours dans le sens d’une meilleure intégration des sociétés humaines dans leur milieu naturel, mais dans le sens de la modernisation et d’une imitation des modèles occidentaux d’habiter.

Table des matières

3-Les types d’habitats urbains

Dans les villes du Burkina Faso, la disposition des types d’habitat est fonction des disparités socio-spatiales urbaines. Les rapports socioéconomiques interviennent largement dans le choix des types d’habitation et des lieux de résidence. Aussi, l’on constate par ailleurs que l’habitat des villes moyennes ou des petites villes est moins diversifié que dans les grandes villes telles que Ouagadougou et Bobo-Dioulasso où il existe un éventail de tissus types et de modèles urbains. Ceci dit, les modèles d’habitations urbaines que l’on rencontre dans les grandes villes burkinabè sont au nombre de trois (3). Il s’agit des différents types de villas qui constituent les modèles d’habitat de haut standing, des habitations de moyen standing et des habitations de bas standing.

Table des matières

La villa

C’est un modèle d’habitat de haut standing. La villa est d’abord apparue en Europe, puis exportée dans les colonies. Il s’agit d’une maison individuelle destinée à l’hébergement d’un seul ménage. A son origine, la villa renvoie à l’idée de villégiature et de luxe, et donc ayant pour principe la recherche du confort et un désir d’ostentation. Elle évoque un type d’habitat réservé à des groupes sociaux privilégiés.

Dans les grandes villes du Burkina Faso telles que Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, les villas se situent dans les quartiers « chics », dotés d’infrastructures (voies bitumées avec des caniveaux) et d’équipements (réseaux d’électricité, d’eau potable et de téléphone). Elles sont habitées par leurs propriétaires ou quelquefois mises en location . Elles ont presque toutes un espace de représentation extérieur bien soigné à travers des jardins d’agrément (fleurs, arbustes ornementaux) agréablement entretenus. Elles sont construites en matériaux durables à base d’agglomérés de ciment et comportent toutes les commodités intérieures comme la cuisine, la douche et le WC avec fosse septique. On peut en distinguer trois (3) types : deux (2) types de villa de haut standing et un (1) type de villa construit de façon modeste. Ce sont :

Les habitations de haut standing des vieux quartiers résidentiels (lotis dans les années 1960) qui auparavant étaient destinées à la classe aisée. Elles sont habitées par la classe privilégiée burkinabè et étrangère c’est-à-dire les anciens hauts fonctionnaires de l’Etat, des institutions internationales publiques et privées et quelques grands commerçants. La catégorie sociale aisée qui y habite est souvent constituée d’une famille restreinte généralement monogame. Ces habitations se distinguent non pas par une esthétique originale, mais par une organisation particulière de l’espace habité. Elles existent spécifiquement dans des quartiers peu denses comme la zone du bois, Gandin à Ouagadougou ou la zone résidentielle A et la zone résidentielle B respectivement aux secteurs 9 et 5 à Bobo-Dioulasso. Du fait de la disponibilité de l’espace, ces villas ont été construites sur des lots de grande superficie, comprise entre 500 à 800 mètres carrés, voire plus.

Les habitations de haut standing dispersées dans les quartiers des grandes villes du Burkina Faso et qui offrent une configuration différente des villas des années 1960. Ce sont des maisons soit à un seul niveau, soit à plusieurs niveaux (des duplex ou des triplex). Les habitants de ces villas sont généralement des burkinabè fortunés propriétaires ou locataires tels que les grands commerçants, les hommes d’affaires, les hauts fonctionnaires. La particularité de ces types d’habitation, c’est qu’ils sont caractérisés par des plans, des formes et des matériaux nouveaux (matières parfois importées) et quelquefois même par un style architectural qui associe des figures esthétiques d’architectures européennes et africaines. On peut y trouver par exemple des terrasses ou parking entièrement couverts (parfois en sous-sol), des toitures en tuile, des vérandas sur le toit, du gazon, des fleurs provenant d’autres contrées, etc. En fonction du type d’habitation (maison sans niveau, duplex, triplex), le nombre de pièces varie entre six (6) et dix (10), voire plus. Ces pièces se composent de plusieurs chambres à coucher, de cuisine, de magasin et parfois de bureau. A ce propos, les entretiens révèlent que dans ces logements de haut standing, des pièces sont souvent inoccupées et sont réservées à des projets d’avenir qui, du reste, ne sont pas définis au préalable. La plupart des personnes interrogées expliquent que ces pièces inoccupées sont destinées aux besoins futurs des enfants. C’est dire donc que la taille et le standing de ces maisons ne sont pas toujours clairement justifiés. Ces maisons semblent ainsi relever d’une sorte de paraître et de désir d’ostentation, mais résultent surtout de la capacité financière de leurs propriétaires.
Ces logements se rencontrent dans les quartiers qui ont été lotis ces dernières décennies (à partir des années 1990 surtout), y compris les cités construites sous la période révolutionnaire et dont une grande partie a été plus tard remodelée (pour en faire par exemple des maisons à étage ou pour augmenter le nombre de chambre). Ils se retrouvent également dans les lotissements récents tels que le quartier Ouaga 2000 en construction dans la ville de Ouagadougou, où l’habitat est de plus en plus luxueux et moderne. On en trouve aussi quelques-unes dans les quartiers populaires.

La plupart de ces types de maisons sont sur des parcelles de superficie moyenne allant de 250 à 400 mètres carrés. L’insuffisance de l’espace est une des raisons ayant conduit à l’élévation de certaines de ces habitations à plusieurs niveaux. C’est également cette raison d’exiguïté de ces parcelles qui amène certains résidants à acheter deux (2) lots jumelés afin d’augmenter la surface d’habitation.

Les villas de type modeste. On les trouve surtout dans les lotissements récents en périphérie urbaine des grandes villes. Ces zones présentent un paysage mixé qui se traduit par une transformation progressive de la structure ancienne de l’habitat spontané qui y était implanté. Ainsi, il n’est pas rare de voir dans ces zones, habitat moderne côtoyer habitat spontané. Selon des études de l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (2003), la transformation définitive des zones non loties en zone lotie et viabilisée se fait généralement sur une période de dix (10) ans environ. Dans ces zones, ces types de villas sont construits par des ménages relativement aisés et soucieux de vivre dans un cadre assez moderne. Ils ont tendance à se développer dans le milieu de jeunes couples fonctionnaires et salariés du privé. Ces villas ont également des formes assez variées mais ne sont pas aussi somptueuses que les autres types de villas de haut standing. Construites en matériaux définitifs (ciment notamment), ces villas présentent parfois une esthétique architecturale originale. Elles comportent quatre (4) à cinq (5) pièces affectées surtout à un salon, à des chambres à coucher, des salles d’eau et à la cuisine. Elles sont généralement pourvues en réseaux d’électricité et d’eau potable, sauf dans les zones très récemment loties (moins de 2 à 3 ans) où la viabilisation n’est pas encore réalisée.

En résumé, dans les grandes villes du Burkina Faso de façon générale, les villas existent pratiquement dans tous les quartiers (sauf bien sûr les zones non loties) mais sont concentrées dans les espaces où résident les populations les plus favorisées par la fortune. En dehors de ces espaces quasi-exclusivement « réservés » à la classe aisée, les autres quartiers présentent un paysage différencié : on peut y voir des villas ou des habitations luxueuses à étage à coté des logements misérables, voire des taudis. Cette disproportion se révèle être l’un des principaux traits caractéristiques du paysage urbain burkinabè.

Elles constituent l’autre type de logement du parc immobilier des quartiers lotis des grandes villes et représentent la quasi-totalité des logements des villes moyennes. Aussi appelé habitat populaire, cet habitat se rencontre depuis les centres-villes les plus anciens jusqu’aux zones nouvellement loties. On retrouve aussi quelques-uns de ces logements de moyen standing dans les zones non loties . Dans les vieux quartiers, elles se situent par exemple à Kolgnaaba, Larlé, Ouidi au niveau de Ouagadougou et à Diaradougou, Sikasso-cira et Koko, dans la ville de Bobo-Dioulasso.

Ces maisons sont habitées par de gens de revenus moyens mais aussi par des personnes qui ont hérité des parcelles de leurs parents. Dans les quartiers dits populaires, c’est-à-dire les vieux quartiers souvent situés au cœur des grandes villes, la forme sociale de l’occupation des logements est la famille élargie avec une dominante de locataires. La plupart de ces habitats populaires intègrent des locations annexes généralement de petit commerce informel qui vise à assurer une amélioration substantielle de revenu aux propriétaires. La densité de la population est donc élevée dans ces quartiers populaires ; cela malgré le départ de certains résidants qui ont quitté leur famille pour habiter ailleurs (dans d’autres quartiers de la ville), généralement pour des raisons d’indépendance.

Les logements des quartiers populaires sont pour la plupart réduits au modèle « chambre-salon » avec une cour où sont construites les douches et la cuisine. Ils sont majoritairement en matériaux définitifs, mais sont dans une situation de dégradation avancée du fait de leur ancienneté et de l’insuffisance des moyens financiers des propriétaires. Ces constructions sont en briques de ciment ou de banco ou encore de latérite sur des parcelles de superficie pouvant atteindre 800 mètres carrés. Celles qui sont en terre (ancienne ou récente) sont souvent crépies en ciment et la plupart d’entre elles sont pourvues de clôture en parpaing ou en terre selon les moyens du propriétaire.

Ces habitats populaires sont souvent insalubres mais la plupart d’entre eux disposent quand-même de latrines à fosse étanche et de puisards construits hors de la maison, dans l’enceinte de la cour. Ils sont raccordés aux réseaux d’électricité et d’eau potable. L’équipement électrique bien que disponible n’est pas toujours demandé, faute de capacité financière des habitants et pour les mêmes raisons, l’alimentation en eau est effectuée le plus souvent par borne-fontaine ou par un unique robinet dans la cour. De façon générale, ce que l’on constate dans ce type d’habitat, c’est l’étalage d’un certain « désordre urbain » dont les signes les plus évidents se rapportent à l’assainissement, et, du reste, « se lisent » dans l’imbrication des différentes fonctions urbaines (habiter, travailler, se récréer).
Par ailleurs, l’on pourrait aussi inclure dans cette catégorie de logements de moyen standing, les bâtiments à plusieurs logements. Il s’agit d’un type de logement locatif couramment appelé célibatorium : ce sont des logements qui comportent une ou deux pièces (« chambre-salon »). Dans le jargon local, lorsque le logement ne comporte qu’une seule pièce il est appelé un « entrée-coucher ». Les célibatoriums sont des constructions sans niveau formées de plusieurs logements séparés et pouvant abriter plusieurs ménages. Ce type de logement s’est développé au fil des ans pour répondre à la forte demande de logement en milieu urbain, notamment à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. Si à l’origine, ces logements étaient occupés par les célibataires, d’où l’appellation célibatorium, cette situation a maintenant changé. De nos jours, il abrite souvent des ménages qui ne disposent pas de moyens pour construire leur propre logement ou qui sont entrain d’en construire.

Table des matières

Les habitations de bas standing

Ce type de tissu revêt des morphologies diversifiées correspondant à un habitat de modèle semi-urbain ou traditionnel rural. Ce sont des logements précaires situés principalement dans les zones non loties en périphérie urbaine, mais aussi dans des zones loties au niveau des quartiers populaires ou sur des sites inconstructibles. Ils sont soit de maisons assez grandes ou moyennes qui abritent de familles complètes, mais aussi des « entrée-couchers » souvent habités par des jeunes ou des adultes. Dans les zones non loties, les résidants de ces logements sont principalement les propriétaires eux-mêmes ou leurs représentants. Il y existe donc peu ou pas de locataires. Ces résidants sont, dans la plupart des cas, des personnes démunies. Il s’agit de zones d’habitats denses, peuplées en majorité de jeunes et contribuant pour plus de 20% (INSD 2003) de la croissance urbaine des grandes villes. Elles constituent de véritables marchés les nuits par les nombreuses activités informelles qui l’animent.

Exclusivement construits en banco, ces logements ne disposent d’aucune commodité interne. Ils sont caractérisés par leur précarité, leur sous-équipement et leur irrégularité foncière. Ainsi, les conditions de vie y laissent à désirer du fait du caractère précaire et non aménagé de ces lieux. Il n’y existe aucun système d’évacuation des déchets solides. Le mode d’évacuation des excrétas est la latrine traditionnelle ou les puisards, mais une partie des populations qui résident dans ces lieux font leurs besoins en plein air. L’alimentation en eau se fait principalement à partir de bornes-fontaines payantes et aussi par des revendeurs livrant l’eau à domicile.

Table des matières

4-Les incidences sociales et urbanistiques du développement de l’habitat urbain

L’analyse de l’espace habité des villes du Burkina Faso nous permet de mieux appréhender l’évolution des situations sociales urbaines. En effet, l’espace urbain burkinabè est de plus en plus un outil de lecture de la société urbaine. Les enjeux socioéconomiques expliquent la pertinence actuelle de cette représentation. Les différentes formes de l’espace habité et les disparités socio-spatiales qui sont la marque des populations et des pouvoirs publics, se développent selon une logique de distinction sociale. Les plans et les modèles architecturaux s’orientant dans la recherche de nouvelles formes spatiales contribuent à renforcer les différences entre les catégories de populations en fonction des ressources dont elles disposent. Ces modèles et ces plans de construction se traduisent par leur matérialité et par une organisation spécifique qui ne sont pas définies par une réglementation précise qui puisse réduire cette distinction sociale. Au contraire, ils sont parfois imposés par les pouvoirs publics en vue de l’embellissement du paysage urbain (par exemple le respect des cahiers de charges pour les constructions à Ouaga 2000). Aussi, la construction en hauteur est encouragée pour empêcher l’étalement de la ville. La construction des logements « uniformes » des cités sont certes une réponse à cette différenciation socio-spatiale, mais les transformations que beaucoup d’entre eux ont subies ces dernières décennies ont contribué à éloigner la vision politique de l’objectif qu’ils visent.

Il est vrai que les pratiques spatiales actuelles participent au confort et à la sécurité de l’habitat urbain, et visent à moderniser la ville en lui apportant une nouvelle esthétique architecturale. Les exemples de Ouaga 2000 et du projet de la zone d’activités commerciales et administratives (projet ZACA) en attestent. Mais cet objectif de modernisation rejoint-il l’objectif de développement du Burkina Faso (dans le sens d’une amélioration qualitative durable des conditions de vie des populations) ? En tous les cas, le paysage urbain burkinabè et plus particulièrement celui de Ouagadougou révèle des inégalités considérables de l’habitat au sein des espaces et parfois entre différents espaces, notamment du point de vue des ressources culturelles de leurs résidants, c’est-à-dire du point de vue des attributs les plus identitaires des individus, ceux qui commandent le plus directement leur rapport à l’avenir.

Les choix résidentiels sont le résultat de cette ségrégation urbaine qui se traduit par une situation de mixité (surtout dans le cas de la ville de Ouagadougou) en ce qui concerne tant l’habitat que les statuts des uns et des autres. Cette ségrégation entendue comme étant la division sociale de l’espace, est ainsi évaluée en fonction des stratégies et des lieux de résidence. Dans les principaux centres urbains du Burkina Faso, elle prend des formes d’organisation spatiale différentes selon qu’elle porte sur des populations différenciées par des critères socio-économiques notamment. Ces critères socioéconomiques se fondent sur les différences de revenu et de statut social entre les résidants, plus élevées dans les quartiers centraux et résidentiels que dans les quartiers populaires et en périphérie urbaine. Les groupes sociaux aisés disposent d’atouts leur permettant de résider dans les quartiers qui leur conviennent et où les conditions d’habitat sont jugées plus enviables. Mais le modèle de différenciation spatiale observé est moins net car la cohabitation entre catégories sociales au sein d’un espace donné est encore réelle, bien que des quartiers soient virtuellement dévolus à des groupes sociaux particuliers.
La ségrégation est donc réelle dans les grandes villes burkinabè, son principe présent dans chaque voisinage et de plus en plus entre quartier. L’origine de cette ségrégation et ce qui contribue à la maintenir provient d’une part de certaines dispositions légales (les prescriptions des cahiers de charges notamment) qui permettent aux populations aisées de s’approprier les espaces les plus valorisés des centres urbains. D’autre part, le processus de différenciation spatiale résulte aussi de l’état des rapports de forces socioéconomiques entre catégories sociales. La ségrégation résidentielle observée dans la morphologie urbaine burkinabè et plus particulièrement celle qui est constatée entre différents espaces, est l’expression de la décomposition du tissu urbain, voire du relâchement quasi-total du lien social (fondé sur le communautarisme) qui résulte des principes même de la modernité.
Mais la compréhension des choix résidentiels incite à s’interroger sur la construction sociale des espaces de référence et sur l’adéquation entre espace de référence et groupe de référence. Sait-on vraiment ce que veut l’individu lorsqu’il choisit un lieu pour y habiter ? Cette question ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la manière dont se construisent les représentations des formes d’habitat, des types de contexte résidentiels et de leur composition sociale.

Au-delà des systématisations, une autre réalité beaucoup plus hétérogène se présente. En effet, différentes catégories sociales sont présentes au sein d’un même quartier, ce qui met en évidence des micro-segmentations sociales au sein des grandes villes. Par exemple, les quartiers centraux et résidentiels, même s’ils sont sous la dominante générale des classes aisées, sont à la fois des espaces fortement ségrégués et des territoires de mixité. Aussi, au niveau des zones d’habitat précaire, certaines personnes non démunies s’y installent dans le but de chercher à s’approprier plusieurs lots à la fois ; ce qui dément alors l’idée d’une indigence généralisée dans ces zones. Dans les quartiers populaires ou nouvellement lotis, cette segmentation est également perceptible. C’est ce qui laisse voir, comme il a été dit plus-haut, des habitations somptueuses à étage côtoyées des logements précaires. A ce sujet, il faut noter que cette cohabitation cause souvent des situations de désagrément voire de conflit entre les résidants d’une maison à étage et ses voisins proches se trouvant dans des logements de moyens ou de bas standing. Car, il arrive que ces résidants de la maison à étage s’adonnent, d’une fenêtre ou d’une terrasse, à du « voyeurisme » dans les cours des voisins (par exemple dans les toilettes) en portant ainsi atteinte à la vie privée de ces derniers. Ce qui nous amène à dire qu’il faudrait chercher à faire évoluer les mentalités afin de pouvoir préserver l’intimité du voisinage mais aussi de cultiver l’esprit de solidarité.
La disproportion constatée dans l’habitat urbain burkinabè montre une véritable mosaïque dans les villes burkinabè. Ce qui s’explique en partie par les contextes socio-morphologiques fortement différenciés et profondément ancrés à la fois dans l’histoire urbaine et dans la représentation mentale des villes et de ses territoires urbains.

Toutefois, si les quartiers ne sont pas sociologiquement plus typés comme ils étaient à l’époque coloniale et au début de l’indépendance du pays, ils tendent davantage à le devenir. En témoignent la création de nouveaux quartiers chics comme Ouaga 2000 à Ouagadougou et le projet Bobo 2010 à Bobo-Dioulasso où les populations démunies n’ont pas leur place. De plus, les quartiers récemment lotis abritent de plus en plus une catégorie de populations à revenus moyen et élevé tandis que les quartiers non lotis se trouvent presqu’exclusivement réservés aux plus démunies. Il faut noter également qu’avec la paupérisation grandissante dans les villes, certaines familles défavorisées qui vivent dans les quartiers centraux ou péricentraux (quartiers populaires ou nouvellement lotis notamment) vendent leurs parcelles pour habiter dans les périphéries urbanisées.

En résumé, la différenciation des quartiers qui se dessine dans le paysage urbain burkinabè est l’expression même de la ségrégation territoriale qui gagne en intensité dans les villes burkinabè. De façon plus générale, les quartiers urbains offrent de plus en plus un spectre borné par trois (3) niveaux : un premier niveau où les familles aisées qui s’installent systématiquement dans les espaces qui leur sont proposés (quartiers résidentiels chics, centre-ville) ; un second niveau où les familles de classe moyenne se retrouvent quasi exclusivement ensemble dans des espaces récemment lotis ou péricentraux, et enfin un troisième niveau où les catégories les plus démunies n’ont pas d’autres choix que les quartiers défavorisés. Ainsi, de cette façon, la ville burkinabè offre un dégradé des rapports à l’avenir, du plus sûr au plus incertain. Il faudrait, dans le cadre d’une politique urbaine, chercher à faire de la mixité (dans le sens de l’hétérogénéité de la population et des échanges entre groupes sociaux) qu’héritent les villes burkinabè, une véritable forme de solidarité territoriale et une condition de la cohésion sociale, ce qui consiste à répartir de façon équilibrée les différentes catégories sociales des villes. Car la force de ces villes et de toute ville d’ailleurs, c’est la richesse des échanges culturels, sociaux et économiques qui irriguent sa vitalité.

Table des matières

Conclusion

De ce qui précède, nous pouvons dire que la présente analyse a permis de dégager une typologie des tissus urbains qui met en évidence la disproportion de l’habitat et les disparités socio-spatiales dans les villes burkinabè. Cette analyse typologique a montré que les formes anciennes de l’habitat ont évolué au fil des ans vers d’autres formes qui ont plus ou moins intégré des éléments traditionnels aux nouveaux besoins des populations. Si des formes traditionnelles subsistent de nos jours dans les grandes villes, elles ne représentent qu’une survivance éphémère et très localisée des pratiques ancestrales. Une forme moderne de l’habitat a fait son apparition ces dernières années du fait de la transformation des mentalités et de l’amélioration des revenus. En zone lotie, en dehors de cette forme moderne de l’habitat, il y a les logements anciens qui n’ont pas subi de grandes modifications du fait surtout des revenus limités de leurs propriétaires. L’habitat spontané en zone non lotie représente l’autre forme de l’habitat urbain. Ces logements sont caractérisés par leur précarité et ne dispose d’aucune commodité interne.

Ainsi, l’habitat populaire, l’habitat moderne et l’habitat spontané constituent les différentes formes caractéristiques identifiées de l’habitat urbain burkinabè et les plus représentatives. Ces types d’habitat se distinguent les uns des autres sur le plan des conditions d’habitat : la nature des matériaux de construction, l’assainissement, les réseaux d’électricité et d’approvisionnement en eau, etc. Au-delà des habitations, le portrait général des quartiers populaires se rapproche davantage de celui des quartiers d’habitat spontanés, alors que celui des vieux quartiers centraux et résidentiels ressemble à celui des quartiers récents. Les quartiers présentent également des disparités au niveau de leurs structures démographiques : la densité est plus élevée tant dans les quartiers populaires que dans les quartiers d’habitat spontanés, et l’est moins dans les quartiers résidentiels.

Ces différents aspects traduisent la diversité des quartiers ainsi que le caractère disproportionné et ségrégationniste de l’habitat urbain. Ils peuvent eux-mêmes se subdiviser en modèles présentant des caractéristiques différenciées ou mixtes. Les disparités spatiales de l’habitat urbain mettent évidemment en exergue les inégalités sociales des espaces qui se manifestent parfois par des rapports difficiles de cohabitation et de plus en plus par des regroupements par affinité entre catégories sociales. Ces inégalités caractérisent ainsi l’espace urbain burkinabè dans sa morphologie, son organisation spatiale et son fonctionnement. Cette dynamique urbaine qui renvoie aux logiques d’acteurs et à des processus d’organisation d’espaces sociaux différenciés est, du reste, examinée par LEFEBVRE H. (1974) qui parle d’un « droit à la ville » traduisant d’une part l’existence des rapports de force entre les groupes sociaux et d’autre part le droit pour ces groupes d’accéder à l’existant.

Au regard de cette disproportion observée dans l’habitat urbain burkinabè, la réflexion sur les politiques urbaines burkinabè doit se poursuivre afin de parvenir à une régulation des inégalités sociales des quartiers. Elle doit être relancée pour apporter des solutions aux effets destructeurs de la ségrégation territoriale. Cela dans le but de faire de la ville plus égalitaire et harmonieuse à vivre. Dans la recherche d’un équilibrage de la composition sociale des quartiers, l’on pourrait par exemple envisager, dans les quartiers où il existe des inégalités criardes entre les habitats, une aide à la construction de logements des populations les plus démunies, en leur octroyant des crédits à long terme avec un mode de paiement simplifié. Cela permettrait à ces populations de rester dans ces quartiers où elles sont propriétaires de parcelles et réduirait à cet effet cette tendance ségrégationniste de l’habitat urbain. Par conséquent, cela garantirait pour tous un logement convenable et participerait à la lutte contre la pauvreté urbaine. L’état ambitionne de réduire cette ségrégation en construisant dix milles (10 000) logements pour des ménages ayant de revenus moyens. Cette intention est louable. Mais vu le degré d’infiltration de l’économie de marché dans la tenure foncière urbaine et la valeur monétaire de plus en plus élevée du sol urbain du fait de phénomène d’urbanisation accélérée, l’on est en droit de se demander si la politique urbaine actuelle suffira à réguler les tendances ségrégatives et à mieux maîtriser le phénomène urbain. Il est donc évident que cet équilibrage doit nécessairement passer par une régulation du système de marché foncier mais surtout de façon globale par une analyse plus approfondie de la question de la paupérisation croissante des populations urbaines.

Table des matières

Bibliographie

BERTRAND M., 2000, « Mouvement résidentiel à Bamako : mobilité structurée, circulation fragmentée dans l’espace urbain » in Dureau F., Dupont V., Lelièvre E., Lévy J.P., Lulle T. (dir.), Métropoles en mouvement. Une comparaison internationale, Paris, Anthropos, 155-163.

BUISSON M.A., Mignot D., 2005, Concentration économique et ségrégation spatiale, Bruxelles, De Boeck Université, 368 p.

COQUERY-VIDROVITCH C., 1993, Histoire des villes d’Afrique noire (Des origines à la colonisation), Paris, Albin Miche, 412 p.

DEVERIN-KOUANDA Y., 1993, « Gestion des espaces collectifs : pratiques ouagalaises », in Espaces et sociétés : espaces public et complexité sociale, n°62-63, Ed, l’Harmattan, 93-105.

FERRIER J.-P., 2000, « De l’urbain au post-urbain, théorie géographique de la métropolisation et prospective pour une habitation durable des territoires », in J.-P. Paulet et al., Les très grandes villes dans le monde, Paris, CNED-SEDES, 165-213
FOURCAULT A., 1996, La ville divisée. Les ségrégations urbaines en question France XVIIIe-XXe siècles, (Actes du colloque), Grâne Créaphis, 465 p.

FOURNET, F., MEUNIER-NIKIEMA, A., SALEM G. (sous la direction de), 2008, Ouagadougou (1850-2004), une urbanisation différenciée, Editions IRD. Collection « petit atlas urbain », 143 p.

GERVAIS-LAMBONY PH., 2001, La ségrégation dans la grande ville, un essai de définition in Gervais Lambony M.-A. (ed.), Les très grandes villes dans le monde, Paris, Atlande, 33-38.

GRAFMEYER, Y. ; AUTHIER J. Y., 2008. Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 128 p.

GRAFMEYER, Y., JOSEPH.I., 2004. L’école de chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Champs flammarion, 377 p.

HIEN P.C., COMPAORE M. (sous la dir.), 2006, Histoire de Ouagadougou des origines à nos jours, éd. DIST, CNRST Ouagadougou, 2e Edition, 377 p.

INSTITUT NATIONAL DE LA STATISTIQUE ET DE LA DEMOGRAPHIE, novembre 2003, Analyse des résultats de l’enquête burkinabé sur les conditions de vie des ménages, Rapport final, Ouagadougou, Burkina Faso

JAGLIN S., 2001, Villes disloquées ? Ségrégations et fragmentation urbaine en Afrique australe, Annales de géographie, n° 619, 243-265

LE BRIS E., OSMONT A., MARIE A., SINOU A., 1987, Famille et résidence dans les villes africaines : Dakar, Bamako, Saint Louis, Lomé, l’harmattan, Paris, 268 p.
LEFEBVRE H., 1974, Le droit à la ville, éd. du Seuil, coll. Points, 163 p.
LE GOIX R., 2005, Gated Communities : Sprawl and Social Segregation in Southern California, Housing Studies, vol. 20, no. 2, 323-344

PEDRAZZINI Y., Chenal J., Cisse G. et Kaufmann V., 2009, « Quelques rues d’une Afrique “alter-moderne” » in Jérôme Chenal, Yves Pedrazzini, Gueladio Cisse et Vincent Kaufmann, Quelques rues d’Afrique. Observation et gestion de l’espace public à Abidjan, Dakar et Nouakchott, Lausanne, Lasur, 238-248

SANGARE A., 2007, L’aménagement urbain et son évolution au Burkina Faso de la période coloniale à nos jours, in Espace scientifique n°008, INSS/CNRST, 15-19
SEMMOUD, NORA, 2007, Habiter et type d’habitat à Alger, AUTREPART, n°42, 163-180

SERFATY-GARZON P., 2003, « le chez-soi : habitat et intimité », in Segaud M., Brun J. et Draint J.-C., Le dictionnaire de l’habitat et du logement, Paris, Armand Colin, Coll. Dictionnaire, 65-69

Références de documents en ligne :
http: //resohab.univ-paris1.fr/Traore.pdf
http://www.cybergeo.eu/index4856.html

Table des matières

 
 
 
 
 
Newsletter

S'incrire à la Newsletter